Foudroyage de l'Eglise

20 août 1900

Récit de M.le Curé Etienne Ragot

Archive transmise par le Père Peoc'h

Remerciements à M. Jean Ygnard

 

1900 - CHUTES DE LA FOUDRE SUR L'EGLISE


Le lundi matin, 20 août 1900, après une nuit orageuse dans le S.O. les nuages qui se trouvaient au Sud de Champigny étaient en forte gestion d'électricité, sous l'influence de la grande chaleur des jours précédents et d'un calme parfait. J'avais surtout remarqué, à six heures, au-dessus d'une couche de stratus, un gros cumulus au teint chaud et cuivré qui ne me disait rien de bon et que je regardai plusieurs fois avec un sentiment réel d'hostilité et d'inquiétude. Mais, pas moyen de le déplacer ! Pendant ma messe, à partir de sept heures moins le quart, le convoi s'amène lentement et le tonnerre s'annonce sombrement d'abord. M. l'abbé Letteron, professeur de seconde au lycée de Bastia et chanoine honoraire d'Ajaccio, monte à l'autel après moi. J'avais le pressentiment qu'il arriverait quelque chose ; Aussi, je sors pour voir la tenue du temps ; La pluie était déjà forte. Au bout de cinq minutes, éclair rouge et violent coup de tonnerre ; Chute au moulin à vent, en pleine route, à côté de personnes qui revenaient des champs. Je sors une seconde fois, pensant à ma soeur qui se trouve seule au presbytère ; Mais le souci de l'abbé et des deux enfants me ramène au poste et je vais m'agenouiller sur l'appui de communion pour répondre au célébrant qui récitait les prières après la messe. Il descendait le 3° degré et avait à peine commencé le deuxième avé Maria, que l'église, immédiatement pleine de fumée, fut ébranlée par une formidable détonation d'un ton particulièrement clair et métallique. M. Letteron (je le vois encore) resta penché en avant et me dit : "Le tonnerre ?" Il avait entendu un bruit de souffle à l'oreille et ressenti l'impression d'un fort coup de poing sur la nuque en même temps qu'il éprouvait une singulière douleur à l'oreille. Les deux enfants hurlaient de terreur. Je leur dis vivement et avec un ton de persuasion sincère : "n'ayez pas peur ! Ne criez pas, ce n'est rien, il n'y a plus de danger. " Mais ils s'enfuirent à la sacristie en criant : Oh là ! les jambes ! Le tout avait duré un instant et sans avoir vu ni feu ni éclairs nous étions foudroyés. Ça va vite, cette machine là et mystérieusement surtout ! Quand je voulus me lever, je crus avoir les pieds détachés des jambes tellement la douleur fut vive ; Je restai cloué sur place et ce n'est qu'à force d'énergie et d'efforts réitérés pendant plus d'une minute avec la pensée de la paralysie et croyais traîner une montagne, que je parvins à me tenir debout. Arrivé à la sacristie je trouvais l'abbé rassurant les deux gosses en train de se déchausser. Les jambes étaient congestionnées, brûlantes et très rouges avec quelques stries violacées, dé-ci dé-là. Ce n'est rien, dit le plus grand en se levant. Notre sang-froid les avait complètement calmés.

Mais, repris-je aussitôt, qu'est devenue Henriette Chaussin ; Il faut que je le sache !" .
Cette vieille demoiselle était restée à la seconde messe et comme on ne l'avait entendue ni suer ni muer, je la croyais morte, et même roulée sous les bancs, lorsqu'au sortir de la sacristie je vis sa place vide. Je n'avais pas fait trois pas dans le sanctuaire, que je fus courbé par un terrible coup de tonnerre et en même temps tout disparaissait de nouveau dans un flot de fumée et de poussière cette fois. En même temps je percevais le bruit sourd d'une chute de matériaux. Un peu ému, je rentre à la sacristie en m'écriant : "elle est forte celle-là ! Deux chutes de foudre à la même place, en trois minutes, ça ne se voit pas souvent !" Non, répond l'abbé, et comme j'allais sortir de nouveau au sujet de ma paroissienne : ne bougez pas, dit-il ; le nuage se décharge ; Il pourrait arriver un troisième coup. C'est bien assez, dis-je ; Voilà les voûtes du bas-cote en bas. Je croyais que le fluide avait suivi les nervures, en les détachant. Me voilà parti tout de même, et je rencontre dans le choeur mon Henriette complètement interloquée, qui se 'rendait à la sacristie. "Mais d'où sortez-vous ? Vous n'êtes ni tuée ni blessée ? Non ". Allons tant mieux ! ça va bien !" Au premier coup, après avoir vu de son banc, placé en avant de la chaire, à droite, le feu courir dans toute la chapelle du Sacré Coeur, et surtout sur le tableau (elle était persuadée que les flammes lui avaient environné la tête) elle s'était sauvée à la chapelle de la Ste Vierge autrement elle recevait toute la seconde décharge sur la tête.
Voici ce qui était arrivé. Venant du Sud et bientôt refoulé par le vent du Nord, le nuage, d'ailleurs peu étendu, s'était arrêté en plein sur le village, où il déversa une petite pluie d'une demi-heure environ, et ne donna, en somme que trois décharges électriques, y compris celle du Moulin-à-vent. Le premier coup, sous forme de boule, m'a raconté une personne bien placée pour voir, enfila la croix, ensuite l'arêtier en plemte (zinc) de la toiture du clocher, côté Sud-Est, puis l'entablement qui fut un peu fendu. De là, le fluide, se jeta sur une grosse tringle de fer qui monte le long du mur, pour transmettre le mouvement aux aiguilles du cadran, traversa, sans lui faire aucun mal, le mécanisme de l'horloge, et se précipita en bas, en suivant avec délices six gros fils de fer qui servent à régler la marche des poids, et qui sont fixés sur deux barres de fer. Mais le sol étant trop sec, ou la décharge trop forte pour être entièrement absorbée, le courant plaqua violemment la porte ouverte sans clé ni permission, contre la boiserie du mur, après avoir culbuté le seuil empierré, fendit les dalles, et y perça un trou de la grosseur du petit doigt, déchiqueta en passant la partie de la nappe qui pendait au côté de l'Evangile de l'autel du Sacré Coeur, laissa la dite nappe roulée en boule juste au milieu du dit autel, dépeça de même le tapis qui fut trouvé également roulé au milieu du marche-pied, en dispersa des morceaux de tous les côtés, lança au loin le siège de la veilleuse de la lampe, ainsi que la couronne de la statue de N. D. de Lourdes ; Ne fit de mal ni aux chandeliers ni aux deux bouquets en paillon or et argent, tous objets bons conducteurs et s'acharna sur la dorure du grand cadre du S.C., au fond de l'autel, la craquelant la volatilisant et la transformant en un sulfure noir de mauvais aspect et bien plus foncé par places. Le haut n'a point subi de dommage parce qu'il était muni d'une tringle que j'y avais laissé depuis le jeudi Saint. A noter aussi la présence de deux torchons descendus de l'horloge et honnêtement placés l'un sur une chaise et l'autre sur le tronc. Malheur à qui se fût trouvé dans un pareil courant ! Inutile de dire que les deux énormes poids de la "pendule" comme ils disent, avaient servi de dodos au tonnerre, et gisaient le nez dans la poussière. L'une des deux barres de fer adhérant au sol était faussée.


Cependant, deux étincelles (la foudre est amie de l'homme) attirées par notre présence et aussi par l'humidité et le salpêtre probablement, traversèrent le mur, épais de plus d'un mètre et sortirent dans le sanctuaire, l'une un peu plus haut, par un trou de pierre éclatée d'environ dix centimètres de diamètre, et se dispersa après avoir suivi la croix de procession adossée à la dite muraille ; L'autre, plus bas au pied du pilier, par un trou plus grand. Cette dernière, en tout cas, sinon les deux, parcourut toute la grille de communion, brisa à côté de moi en 5 morceaux qui volèrent partout, jusque derrière le grand autel, un escabeau en chêne épais d'un pouce et dont le pied touchait à la fonte, me passa à travers les jambes, coiffa d'un éteignoir posé dans l'angle du pilier de gauche une des bougies de l'applique, et alla se perdre dans le sol de la sacristie en éclatant le joint d'une dalle. Une étincelle éparse, et rasant le pavé, était venue toucher le célébrant et les deux enfants de choeur, attirée sans doute par les clous de leurs chaussures, car à la place de leurs pieds le tapis est déchiqueté et la marche en pierre est éraflée en sept ou huit endroits, formant des plaques blanches. J'étais donc à genoux, les mains appuyées sur la main courant en bois qui recouvre la fonte et isolé par ma soutane me servant d'étui ; Mais, comme les deux pieds se trouvaient en dehors du vêtement, ils furent touchés par le fluide qui dessina à l'entour sur le carrelage, au-dessous du degré, une marque blanche qui n'est pas près de s'effacer, représentant comme un fer à cheval très allongé de trente-cinq centimètres et demi d'épaisseur. Les talons de mes souliers furent remis à neuf, comme passés au papier de verre, et sentant le cuir tout frais. La foudre cordonnière ! Et Miséricordias Domine omnia non sumus consumpti !
Le second coup porta également sur la croix ; Mais le courant se dirigea sur l'arêtier du nord-ouest dont plusieurs feuilles de plomb furent soulevées, fit sauter les ardoises du bas et ne trouvant plus cette fois de fils conducteurs pour faire la culbute, se précipita en nappe de feu sur la toiture du sud, chassant devant soi trois pierres de l'entablement, dont deux arrachées de fond et l'autre coupée net, la moitié environ restant en place, juste dans l'angle. Le mur était en piteux état. De trois pierres, la plus petite tomba sur la première travée de la grande nef, détachant du coup d'enduit de l'intrados de la voûte, au-dessus de la grille du choeur et des premiers bancs ; La deuxième, du poids d'environ quatre-vingt kilos, fut emportée dans le cimetière, comme un fétu de paille ; Et la troisième, de cent cinquante kilos au moins, après avoir massacré la toiture comme la première, brisé un chevron et défoncé un caisson de la voûte, vint s'abattre, en le pilant, sur le troisième banc du haut du collatéral sud. Le fluide, qui avait probablement précédé et peut-être percé le trou en partie, car il était bien régulier, et le voûtain point disloqué, s'échappa par la fenêtre, en brisant l'image de St Joseph, panneau du milieu et dessinant dans un lobe de gauche la curieuse figure d'un triangle surmonté d'un quart de cercle d'une parfaite régularité et le verre tranché net comme du diamant. La foudre géomètre ! Le bruit de matériaux que j'avais entendu était produit par la chute des pierres et de trois ou quatre cent tuiles qui ruisselèrent dans le chemin de ronde une masse d'autres restant sur la toiture moulues et enchevêtrées dans tous les sens. Il en a fallu près de quatorze cent neuves.
Je constatai autre chose encore. Un trou existait aussi au nord de la toiture. Une étincelle s'était écartée du gros du bataillon, avait encoyé quatorze tuiles en bas et en avait retourné une centaine d'autres, pèle mêle. Qu'était-elle devenue ensuite ? Elle avait glissé sur la noue en plomb, disloqué l'entablement et lézardé ainsi qu'on peut le voir par les zizags et le bris des pierres, une partie du mur ouest de la chapelle de la Se Vierge (Se croix). Quand on a posé la verrière de la rosace, au mois de mai. Je profitai de la présence des échafaudages pour faire un nettoyage complet. Ce mur était parfaitement uni et sans aucune traces de fentes. Mais il y a plus. En suspendant provisoirement les nouveaux lustres en métal, les premiers jours de juillet, nous avions visité soigneusement la clé de voûte que l'on prétendait pour solide. Rien d'anormal et surtout place unie partout, à l'estrados, sans aucun vestige d'ouverture quelconque, ni menaces de ruine et dernièrement (octobre) quand nous avons remplacé les vieilles poulies de bois, quelle ne fut pas ma surprise de trouver à côté de la dite clé de voûte et à l'est, un trou régulier, d'environ dix centimètres de diamètre et entouré d'un bourrelet de mortier et de débris que l'on voyait avoir été repoussés de bas en haut ! La foudre s'était élancée du mur vers le haut de la voûte ... où ? Si j'ajoute que l'église et le clocher étaient assurés à l'Urbaine et à la Nationale pour 85 000 fr. les réparations, estimées à près de sept cents fr , furent faites tout de suite par M. Cachon, entrepreneur à Sens, j'aurai terminé ce récit qui a été fait au courant de la plume, et sans autre mérite que sa parfaite exactitude. Mais, comme le lecteur sera peut-être curieux de savoir quelles furent pour moi les suites d'un pareil accident, arrivé à un amateur d'électricité, ami des choses du tonnerre et passant les nuits d'orage à la fenêtre, afin de mieux jouir du spectacle et de
suivre à travers l'espace les bizarres et étincelants méandres de la foudre, je lui dirai que pendant plus d'une heure les jambes restèrent rouges, fortement congestionnées, brûlantes à ne pas y mettre la main et chargées, la gauche surtout, au-dessus de la cheville, de cinq ou six raies concentriques, parfaitement régulières, et d'une couleur bien tranchée. Le froid arriva ensuite et le tout resta engourdi pendant trois ou quatre semaines, (y compris le bras droit, de sorte qu'il m'arrivait, chose étrange dans ma vie, de laisser tomber les objets saisis, ou de ne pouvoir les prendre que difficilement. Aujourd'hui, tout est rentré dans l'ordre, grâce à Dieu à qui je demande de ne pas me retrouver à pareille fête. Je ne passe pas précisément pour un peureux et cependant, telle est la force de l'imagination que pendant plusieurs semaines je ne serais pas allé seul à l'église, la nuit, sans frissons, à l'idée de voir la foudre débouler par la porte béante ! Comme elle est une bête d'habitude, elle y reviendra certainement, si on n'a pas soin d'armer l'église d'un bon paratonnerre et elle ne fera que parcourir des chemins déjà connus. L'avant dernière fois, en Noël mil huit cent-sept, vers le mois de Juillet, et à l'heure des Vêpres que le curé avait annoncé, à cause d'une indisposition (providentielle) dont il fut pris à la messe, qu'il ne chanterait pas, mon Jean tonnerre dégringola sur le clocher, glissa le long des cordes fendit et traversa le gros pilier carré et s'en alla décharger sa furie sur le fauteuil du célébrant et d'autres sièges qu'il lança de tous les côtés. Il existe une trace bien visible de ce coup dans le zigzag qui traverse la lunette du mur pour aboutir preque sur la chaire. Antérieurement (à quelle époque ?) une forte décharge avait frappé la chapelle de Se Croix, pendant l'entablement de l'autel, si puissant qu'il soit, et laissé son long et large sillon depuis le haut jusqu'en bas du mur.

 

 

TEXTE ORIGINAL écrit par M. le Curé Etienne Ragot

 

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